Barrage de Kikot : dérive des coûts, retards et désaccords techniques relancent l’idée d’un plan alternatif

Publié le 20/04/2026

Dans une correspondance adressée au ministre de l’Eau et de l’Énergie après la 14e session du conseil d’administration de la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC), tenue en septembre 2025 à Paris, le président du conseil d’administration, Ahmad Tom, alerte sur plusieurs fragilités du projet de barrage de Kikot. Le document met en avant des risques liés au coût, au calendrier, à certains choix techniques et à la gouvernance du projet, au point de recommander à l’État d’étudier des scénarios de repli.

Premier sujet d’inquiétude : le coût. À ce stade, le projet est évalué à 1 620 milliards de FCFA, soit un niveau proche du double de celui de Nachtigal, pour une puissance annoncée de 500 MW, supérieure d’environ 20 % à celle de ce dernier. Le PCA explique cette dérive par l’inflation intervenue depuis les premières estimations et par la complexité du site. Il cite aussi, à titre de comparaison, le barrage de la Renaissance en Éthiopie. Mais ce parallèle doit être manié avec prudence, les caractéristiques techniques et financières des deux ouvrages n’étant pas nécessairement comparables.

Sur ce point, un cadre du projet rappelle d’ailleurs que le coût final n’est pas encore arrêté. Selon lui, l’évaluation actuelle dépend encore de paramètres en cours de négociation entre actionnaires et de la finalisation de certaines études. Le montant du projet pourrait donc encore évoluer, à la hausse comme à la baisse. Les premières estimations situaient Kikot autour de 650 milliards de FCFA.

Le calendrier se tend également. La mise à jour du planning de développement prévoit un décalage du closing financier, désormais attendu en juillet 2027 au lieu de mai 2027, en raison notamment du retard pris dans le recrutement des entreprises EPC. Conséquence possible : une première mise en service n’interviendrait pas avant fin 2032, soit plus de deux ans après l’échéance initialement avancée.

Décalage de priorités entre l’État et EDF

Au-delà du calendrier, la correspondance fait apparaître un décalage de priorités entre l’État et EDF. Là où l’État met l’accent sur l’équilibre offre-demande et sur la soutenabilité du tarif de l’électricité, le partenaire français est décrit comme privilégiant d’abord la maîtrise de son risque d’investissement et ses exigences de rentabilité.

Des divergences techniques sont aussi apparues. Le cabinet ISL, conseil technique de l’État, a identifié deux désaccords avec EDF : le débit de crue et la puissance installée. Selon ISL, le débit de crue aurait été sous-évalué, ce qui soulève une question de sécurité dans le dimensionnement de l’ouvrage. Le cabinet estime par ailleurs que la capacité pourrait être portée à 583 MW, contre 500 MW aujourd’hui envisagés, grâce à l’installation d’une septième turbine destinée aux pointes de consommation.

EDF conteste ces observations. Son équipe technique estime qu’une remise en discussion tardive de ces paramètres pourrait affecter le dimensionnement du projet et alourdir à nouveau les délais comme les coûts. Face à ces désaccords, le PCA recommande de poursuivre les échanges entre ISL, EDF et KHPC. À défaut de convergence, il suggère un arbitrage par un panel d’experts barragistes.

Indemnisations

Le financement des indemnisations constitue un autre point de discussion. Deux options sont évoquées : une prise en charge directe par l’État via le MINEE, ou un préfinancement par KHPC remboursé ensuite par l’État. Les représentants publics penchent pour la seconde solution, jugée plus compatible avec les contraintes de trésorerie du Trésor et le calendrier du projet. EDF se montre plus réservé et demande un mécanisme de paiement progressif, dans l’attente d’une meilleure visibilité sur le financement global.

Enfin, le budget de développement alimente lui aussi les réserves. La direction générale a sollicité une nouvelle hausse, de 21,6 milliards de FCFA en 2023 à 46,2 milliards, soit +113 %. Les administrateurs ne l’ont pas approuvée. Selon une simulation du conseil financier de l’État, cette augmentation pourrait relever le tarif de l’électricité d’environ 4 %. Le conseil recommande en conséquence un audit des dépenses de KHPC à l’initiative de l’actionnaire public.

En filigrane, le message adressé à l’État est clair : le projet reste stratégique, mais son exécution apparaît plus incertaine qu’anticipé. D’où l’appel à préparer, en parallèle, des scénarios de mitigation ou une alternative, afin de ne pas fragiliser la trajectoire énergétique du pays.

Amina Malloum

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