Nommé à la tête du parquet militaire de Yaoundé le 31 août 2026, cet officier-magistrat hérite du procès le plus exposé du pays. De l’armée de l’air aux tribunaux militaires de Buea, Ebolowa et Yaoundé, son parcours dessine une progression régulière au sein de la justice militaire. Son arrivée alimente aussi l’hypothèse d’une reprise en main de l’accusation, sans qu’aucun document officiel ne permette de l’établir.
Le jour de sa nomination, le procès Martinez Zogo n’était pas à l’arrêt. Le 31 août 2026, au Tribunal militaire de Yaoundé, le colonel Jean-Pierre Otoulou, l’un des enquêteurs de la première heure, poursuivait son témoignage sous les questions de la défense. Au même moment, un décret présidentiel nommait le lieutenant-colonel André Éric Atemengue Omgba commissaire du gouvernement près cette juridiction.
Rien, dans le texte officiel, ne relie ces deux événements. Leur concomitance mesure néanmoins l’ampleur de la fonction qui échoit au nouveau venu : il prend la direction du parquet alors que se poursuit l’examen de l’un des dossiers judiciaires les plus sensibles de l’histoire récente du Cameroun.
Un second décret signé le même jour précise le sort de son prédécesseur. Cerlin Belinga ne rejoint pas un autre parquet : il est nommé vice-président du Tribunal militaire de Maroua et, cumulativement, juge d’instruction. Il quitte donc l’accusation pour le siège.
Les actes présidentiels ne fournissent aucune explication à ce chassé-croisé. Cette absence de motif laisse néanmoins place à deux lectures. La première prête à la présidence la volonté de reprendre en main un parquet fragilisé par les controverses apparues au cours des dernières audiences. La seconde y voit un mouvement administratif au sein de la justice militaire. Aucun élément public ne permet, à ce stade, de trancher entre ces deux interprétations.
De l’armée de l’air à la magistrature militaire
André Éric Atemengue Omgba n’est pas un magistrat civil qui aurait rejoint l’institution militaire. Son parcours s’est construit dans l’autre sens. Selon les éléments biographiques recueillis par l’auteur auprès de ses anciens collègues, il est d’abord officier de l’armée de l’air, formé à l’École militaire interarmées (EMIA). Il appartientrait à la même promotion que Cerlin Belinga, l’homme auquel il succède aujourd’hui.
Les deux officiers empruntent ensuite la voie de la magistrature militaire. Des listes d’admissibilité et d’admission définitive du concours d’entrée à l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), datées de 2015 et consultées par SBBC, mentionnent Atemengue Omgba André Éric au cycle A de la division Magistrature et Greffes. Cette voie est ouverte aux officiers présentés par le ministère de la Défense pour être formés comme magistrats militaires.
Les informations recueillies sur ses débuts le situent d’abord à Yaoundé, comme substitut du commissaire du gouvernement. Il partage alors le même bureau que Cerlin Belinga. Atemengue Omgba est ensuite affecté à Douala, où il exerce comme juge d’instruction. Ces étapes, qui ne figurent pas dans les décrets de nomination disponibles en ligne, reposent sur les témoignages professionnels rassemblés pour ce portrait.
Le premier jalon administratif publiquement accessible remonte au 13 décembre 2023. Alors commandant-magistrat, il est nommé commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Buea. Selon les mêmes éléments de carrière, il avait été promu commandant en 2020, après avoir porté le grade de capitaine.
Cette nomination intervient douze jours après l’imbroglio provoqué par une ordonnance attribuée au juge d’instruction Florent Aimé Sikati II Kamwo. Le document, rendu public le 1er décembre 2023, ordonnait la remise en liberté de l’homme d’affaire Jean-Pierre Amougou Belinga et de Léopold Maxime Eko Eko. Le juge en avait ensuite contesté l’authenticité et les deux hommes étaient restés en détention. Le décret du 13 décembre avait parallèlement nommé Pierrot Narcisse Nzie comme nouveau juge d’instruction à Yaoundé.
La proximité des dates a inscrit l’arrivée d’Atemengue Omgba à Buea dans une réorganisation plus large de la justice militaire. Elle ne suffit toutefois pas à démontrer que sa nomination répondait directement à la crise provoquée par l’ordonnance de remise en liberté.
Quatorze mois plus tard, le 21 février 2025, il prend la tête du parquet militaire d’Ebolowa. À la fin d’août 2026, le décret qui l’envoie à Yaoundé le présente désormais comme lieutenant-colonel. En moins de trois ans, l’officier-magistrat aura donc dirigé trois parquets militaires.
De sa manière de travailler, peu d’éléments ont jusqu’ici franchi les murs des juridictions où il a servi. Un collaborateur le décrit comme « un homme sûr de lui, à la limite de l’arrogance ». Ce jugement, nécessairement subjectif, renseigne sur sa réputation interne davantage qu’il ne permet de préjuger de son comportement au prétoire. Dans l’affaire Martinez Zogo, où les échanges entre magistrats, avocats, témoins et accusés sont régulièrement tendus, son assurance sera rapidement mise à l’épreuve.
Les pouvoirs d’un procureur militaire
Le titre de commissaire du gouvernement peut prêter à confusion. Il ne désigne pas un représentant politique siégeant auprès du tribunal, mais le chef du parquet militaire. La loi du 29 décembre 2008 portant organisation judiciaire militairelui confère, une fois l’action publique engagée, les mêmes prérogatives qu’au procureur de la République. Elle précise également qu’il agit sous l’autorité du ministre chargé de la justice militaire.
Dans une procédure arrivée au stade du jugement, son rôle consiste notamment à porter la ligne du ministère public, interroger les témoins, répondre aux arguments des parties et soutenir les réquisitions de l’accusation. Atemengue Omgba n’arrive donc ni comme juge du dossier ni comme enquêteur chargé de tout reprendre. Il reçoit une procédure déjà instruite, une stratégie d’accusation engagée et des dizaines de témoignages versés aux débats.
Cette position est d’autant plus délicate que le dossier reste traversé par des lectures contradictoires. Chaque pièce, chaque expertise et chaque déclaration font l’objet d’une bataille entre le parquet, les parties civiles et les défenses.
Un procès ouvert depuis mars 2024
Martinez Zogo, chef de chaîne de la radio Amplitude FM, a été enlevé le 17 janvier 2023. Son corps a été découvert cinq jours plus tard, à la périphérie de Yaoundé. L’information judiciaire a été clôturée le 29 février 2024, selon les documents judiciaires consultés par le Comité pour la protection des journalistes..
Le procès s’est ouvert le 25 mars 2024, avec dix-sept accusés. Parmi eux figurent Jean-Pierre Amougou Belinga, Léopold Maxime Eko Eko, ancien directeur général de la Direction générale de la recherche extérieure, et Justin Danwe, ancien directeur des opérations de ce service. Tous restent présumés innocents jusqu’à une décision définitive de justice.
Près de deux ans et demi après la première audience, le tribunal en est encore à l’examen des témoins du ministère public. En juin 2026, les débats se sont concentrés sur l’expertise numérique de Georges Bell Bitjoka, avec l’examen de téléphones, de messages et de fichiers récupérés sur plusieurs appareils. Les audiences suivantes ont placé au centre des échanges le colonel Otoulou et les conditions dans lesquelles l’enquête préliminaire avait été conduite.
Les 31 août et 1er septembre, son contre-interrogatoire portait encore sur les saisies de téléphones, la géolocalisation et la valeur des indices recueillis. C’est à ce stade qu’Atemengue Omgba entre en scène. Il hérite d’une accusation déjà construite, mais régulièrement confrontée aux contestations de la défense sur la collecte et l’interprétation des éléments de preuve.
Une accusation contestée avant son arrivée
Au cours des audiences de juin, la conduite du ministère public avait suscité des critiques, notamment pendant le contre-interrogatoire de Georges Bell Bitjoka. Cerlin Belinga avait interrogé l’expert sur des échanges entre Justin Danwe et Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur général des impôts.
Une partie des conseils des ayants droit de Martinez Zogo avait contesté cette orientation, estimant qu’elle risquait de déplacer le centre de l’accusation de Jean-Pierre Amougou Belinga vers Modeste Mopa Fatoing. Me Félicité Zeifman avait notamment critiqué cette lecture du rapport d’expertise.
Cerlin Belinga avait répondu que « la présomption d’innocence s’applique à tous » et qu’il recherchait « la vérité à charge comme à décharge », d’après le même compte rendu. Le parquet avait également interrogé la méthode du colonel Otoulou, qui avait coordonné une partie des premières investigations. Ces questions avaient été interprétées par des conseils de la partie civile comme une tentative de fragiliser les conclusions de l’enquête préliminaire. Elles pouvaient aussi relever de l’obligation du ministère public d’éprouver la solidité des éléments présentés au tribunal.
C’est sur cette séquence que repose l’idée selon laquelle la présidence aurait confié à Atemengue Omgba la mission de « redresser la barre » et de rendre l’accusation plus cohérente. Le calendrier rend cette lecture possible, mais il ne la démontre pas. Aucun décret, communiqué ou propos officiel ne fixe au nouveau commissaire du gouvernement une telle feuille de route.
Son arrivée ouvre néanmoins une période d’observation. Il devra choisir entre la continuité de la ligne portée par Cerlin Belinga et une autre manière de conduire les interrogatoires et les réquisitions. Jusqu’ici, sa carrière se lisait principalement dans des décrets et dans les souvenirs de ses anciens collègues. À Yaoundé, son profil se dessinera désormais à l’audience.
Ludovic Amara