
Avant même que, dans un communiqué du 13 janvier dernier, le ministre de l’Enseignement supérieur n’annonce l’ouverture officielle des concours d’entrée dans les Écoles normales supérieures (ENS) et les Écoles normales supérieures de l’enseignement technique (ENSET) au titre de l’année académique 2025-2026, le collectif des auditeurs libres de ces établissements avait prévenu : « il faudra attendre au moins deux à trois ans pour disposer des premiers enseignants prêts à l’emploi ». Un délai durant lequel s’ajoutent des départs à la retraite et des désistements, dans un système éducatif sous tension.
Dans ce contexte, le Collectif des lauréats auditeurs libres des ENS et ENSET du Cameroun (CLAL-ENS-CAM) met en avant un vivier déjà formé. Depuis 2022 et l’arrêt de l’intégration directe à la fonction publique des enseignants issus de ces écoles, près de 10 000 auditeurs libres seraient sortis des huit ENS et ENSET du pays, selon le collectif. Une main-d’œuvre qualifiée et déjà active sur le terrain. « Nous demeurons en attente d’un cadre clair et effectif de recrutement dans la fonction publique », indique Abdou Samid Yatoume, mandataire du CLAL-ENS-CAM, contacté par la SBBC.
Contraintes budgétaires
En mai 2022, le ministre de l’Enseignement supérieur et le ministre de la Fonction publique ont informé le Premier ministre qu’en application des directives présidentielles, les diplômés des ENS et des ENSET ne seraient plus automatiquement intégrés dans la fonction publique. La mesure devait prendre effet dès l’année 2023. Les deux ministres justifiaient cette inflexion par la volonté d’harmoniser les textes encadrant les concours d’enseignants et leur entrée dans la fonction publique, et de recruter en fonction des besoins de l’administration, sur fond de tensions budgétaires.
Cette suspension est intervenue dans un climat social dégradé, au moment d’un bras de fer avec le gouvernement. Les enseignants réclamaient alors le paiement d’arriérés de salaires estimés à plus de 180 milliards de FCFA. Dans ce nouveau cycle, la relance des concours d’intégration directe ravive une inquiétude : celle de voir les enseignants déjà formés depuis 2022 rester durablement hors du périmètre de recrutement.
Attente et demande légitimes
Les enseignants réunis au sein du CLAL-ENS-CAM redoutent d’être laissés sur la touche. Pour Abdou Samid Yatoume, « les auditeurs libres admis à compter de l’année académique 2023 dans les ENS et les ENSET n’ont nullement agi en situation d’erreur, d’ignorance ou d’attente illusoire quant à leur devenir statutaire ». Le collectif soutient que ces enseignants formés depuis lors « ne sauraient, en conséquence, être exclus de toute perspective d’intégration après avoir suivi une formation régulièrement organisée, officiellement reconnue et effectivement encadrée par l’État ».
Le plaidoyer se veut aussi juridique. Il s’appuie notamment sur la correspondance interministérielle du 19 mai 2022 relative à la mise en œuvre des directives présidentielles concernant la situation des enseignants. Son point D précise qu’à compter de 2023, les fonctions de formation dans les ENS et ENSET sont distinctes de celles de l’intégration à la Fonction publique, celle-ci devant relever de mécanismes spécifiques organisés par les autorités compétentes, en fonction des besoins du secteur éducatif.
Le collectif souligne que ces orientations n’ayant pas été rapportées, elles restent en vigueur et « consacrent les principes fondamentaux de sécurité juridique et de protection de la confiance légitime ». Selon lui, ces principes « interdisent à l’administration de remettre en cause, sans base légale expresse ni mesures transitoires adéquates, les attentes raisonnablement créées chez les auditeurs libres ». En conséquence, toute remise en cause des directives de 2022 devrait, d’après le collectif, conduire à recruter en priorité le personnel formé depuis lors par les soins de l’État.
Situation précaire
Sur le terrain, le CLAL-ENS-CAM décrit une insertion professionnelle fragile. « Nous sommes généralement employés comme enseignants vacataires, dans des conditions de prise en charge particulièrement précaires. La rémunération est calculée à l’heure de cours effectivement dispensée, sans garantie d’un volume horaire mensuel stable, sans couverture sociale et sans perspectives claires de carrière professionnelle », rapporte Abdou Samid Yatoume.
L’enseignant précise que « en moyenne, l’heure de cours est rémunérée autour de 1 000 FCFA, parfois moins selon les établissements ». Un mode de rémunération qui, selon lui, rend difficile la constitution d’un revenu mensuel décent, d’autant que les volumes horaires varient fortement d’un établissement à l’autre et d’un mois à l’autre.
Promesses électorales
À la fin du mois, « de nombreux enseignants peinent ainsi à mobiliser une somme suffisante pour faire face aux charges élémentaires de la vie courante », alors qu’ils « assurent pourtant les mêmes missions pédagogiques, dans les mêmes disciplines et, bien souvent, avec des charges horaires comparables à celles de leurs homologues intégrés à la Fonction publique ». À ce stade, affirme le mandataire du collectif, ces enseignants ne disposent ni d’un interlocuteur institutionnel identifié ni d’une position gouvernementale claire et formalisée sur leur situation.
C’est dans ce contexte qu’intervient la motion de soutien du 17 novembre 2025 adressée au chef de l’État après son investiture. Le document reprend le plaidoyer des enseignants auditeurs libres, à la suite de la promesse du président Paul Biya, réélu, de rouvrir les concours d’intégration directe. La motion a été déposée à la présidence de la République ainsi
Ludovic Amara
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