Affaire Martinez Zogo : après la torture du journaliste, le colonel Danwe a demandé « des photos nues de la souris »

Rédigé le 02/06/2026
Investir au Cameroun

L’onde d’effroi qui a traversé la salle d’audience n°1 du Tribunal militaire de Yaoundé, ce 1er juin, ne semblait pas avoir particulièrement ému les 17 personnes présentes dans le box des accusés. Ce moment de forte émotion a été provoqué par la diffusion de deux courtes vidéos montrant un homme entièrement nu, agonisant dans son sang, allongé sur un sol en terre battue. L’homme supplicié, le visage tuméfié, est Martinez Zogo, journaliste enlevé le 17 janvier 2023 par un commando présumé de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), le puissant service de renseignement camerounais.

Dans la seconde vidéo, une partie de son oreille gauche apparaît sectionnée. Le journaliste se tortille douloureusement sur le sol, comme pétrifié par la souffrance, et tente d’articuler des supplications à travers le tissu sale qui lui sert de bâillon.

De ses tortionnaires, on n’aperçoit, dans la nuit noire faiblement éclairée par une lampe, que quelques bottes, semblables à celles utilisées par les éléments des forces de défense et de sécurité. Sur l’une des photos, l’un de ses bourreaux écrase de son pied chaussé la tête du journaliste.

Ces photos et vidéos ont été extraites du compte Google du maréchal des logis Godje Oumarou Vincent, alors agent en service à la DGRE. C’est le professeur Georges Bell Bitjoka, expert en cybercriminalité et témoin de l’accusation, qui les a obtenues dans le cadre de l’exploitation des téléphones des 17 personnes mises en cause dans cette affaire d’assassinat.

Quelques minutes avant cette présentation, l’expert avait toutefois précisé que le maréchal des logis Godje Oumarou Vincent était en fuite au moment de la saisie des téléphones des suspects. Son appareil n’a donc pas pu être exploité directement. L’expert a dû passer par le compte Google associé à son numéro de téléphone pour accéder aux contenus documentant le supplice du journaliste.

« Photos nues de la souris ».

Interrogé par l’accusation sur l’éventualité d’un ordre donné au maréchal des logis pour filmer la torture, le professeur Bell Bitjoka a communiqué un SMS envoyé par le lieutenant-colonel Justin Danwe, alors directeur des opérations à la DGRE, à Godje Oumarou Vincent. Dans ce message, le lieutenant-colonel Danwe demande à Godje qu’Ebo’o Jules Clément — sous-officier supérieur de l’armée de terre et membre du commando — « prenne des photos nues de la souris ». L’expert a précisé qu’aucun des téléphones des accusés exploités ne contenait les vidéos et photos retrouvées dans le cloud de Godje Oumarou Vincent.

Par ailleurs, le rapport de l’expert en cybercriminalité indique que les téléphones de trois agents de la DGRE ont été géolocalisés, le 17 janvier 2023 jusqu’à 22 heures, dans les environs de Nkolfoulou et Tsinga, dans la banlieue nord-est de Yaoundé. Il s’agit précisément de la zone où le corps du journaliste a été retrouvé cinq jours après son enlèvement.

Le rapport comprend également l’exploitation complète de deux téléphones appartenant au lieutenant-colonel Justin Danwe. Les données récupérées montrent que l’ancien directeur des opérations de la DGRE avait collecté des informations sur Martinez Zogo pendant plus d’un mois, en sollicitant à la fois ses collaborateurs et plusieurs personnes extérieures au service secret. Il s’était notamment adressé à des commandants de brigade de gendarmerie afin de localiser avec précision le domicile du journaliste.

Des conversations supprimées entre Danwe et Jean-Pierre Amougou Belinga — l’homme d’affaires soupçonné d’être l’un des commanditaires de l’assassinat — ont également pu être récupérées. Toutefois, selon l’expert, ces échanges ne contiendraient pas d’éléments directement liés à l’assassinat de Martinez Zogo.

Modeste Mopa Fatouing

Le professeur Bell Bitjoka déclare par ailleurs n’avoir trouvé aucun élément en lien avec l’affaire dans trois des téléphones du commissaire divisionnaire Léopold Maxime Eko Eko, ex-patron de la DGRE, lui aussi mis en cause dans cet assassinat. L’expert précise cependant que seuls trois appareils sur les dix identifiés au nom de l’ancien maître-espion ont pu être exploités.

En revanche, dans l’un des téléphones du lieutenant-colonel Justin Danwe, des messages supprimés échangés avec l’ancien directeur général des Impôts, Modeste Mopa Fatouing, ont été récupérés. Ces échanges retiennent particulièrement l’attention du commissaire du gouvernement, le lieutenant-colonel Cerlin Beinga, qui estime y avoir décelé les prémices d’un complot ourdi entre les deux hommes contre le journaliste.

Ludovic Amara